Une seule machine. Une poignée de publicités dans les magazines. Deux guerres mondiales et une pile de boîtes de rationnement. C’est vraiment tout ce qu’il a fallu pour que la cigarette passe du statut de nouveauté industrielle à celui d’un des objets les plus courants sur Terre, avant de devenir l’un des produits les plus étudiés, les plus contestés et les plus réglementés de l’histoire. L’histoire de la cigarette ne concerne pas vraiment le tabac. Le tabac existait déjà depuis des siècles lorsque les cigarettes ont fait leur apparition. C’est une histoire qui parle de rapidité : la vitesse à laquelle quelque chose peut se répandre dès lors qu’on le rend bon marché, portable et désirable, et le temps qu’il faut à une société pour prendre la mesure des conséquences. De la chaîne de montage au bureau du ministre de la Santé, en passant par les salles d’audience, voici comment cela s’est passé.
1. L'histoire du tabac
Bien avant l’apparition de la première cigarette vendue dans le commerce, les peuples autochtones des Amériques cultivaient et consommaient déjà du tabac. Pour de nombreuses communautés, celui-ci revêtait une signification cérémonielle, spirituelle et sociale. Cette histoire se distingue nettement de ce qui s’est passé par la suite. L’industrie du tabac, qui allait finir par s’étendre à l’échelle mondiale, est une tout autre histoire.
2. Le commerce du tabac en Europe
Au XVIe siècle, les marchands espagnols transportaient du tabac outre-Atlantique, et dès le XVIIe siècle, l’Angleterre s’était imposée dans ce commerce. Dans les colonies américaines, le tabac générait une richesse colossale. Il devint l’un des produits phares de toute l’économie atlantique.
4. James Bonsack
En 1881, James Bonsack fit breveter une machine à rouler les cigarettes capable de produire environ 120 000 cigarettes par jour. Aucune équipe de rouleurs humains ne pouvait rivaliser avec ce rythme. Du jour au lendemain, les cigarettes devinrent bon marché à fabriquer et faciles à écouler en masse dans les magasins partout dans le pays. La production de masse était née, et la demande ne tarda pas à suivre.
5. Consommation de cigarettes
Les chiffres en disent plus long que n’importe quelle campagne publicitaire. Entre 1908 et 1925, la consommation annuelle de cigarettes par habitant aux États-Unis est passée de 105 à 1 085.
6. Les rations en temps de guerre
La guerre a accompli ce que la publicité seule n’aurait pas pu faire. Les cigarettes étaient directement intégrées aux rations militaires américaines, tant pendant la Première Guerre mondiale que pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour d’innombrables soldats, fumer est devenu une partie intégrante du rythme quotidien du service. La chaîne d’approvisionnement militaire est ainsi devenue l’un des plus grands distributeurs de cigarettes au monde.
7. Publicité
Des films, des personnalités célèbres, des sportifs de haut niveau et même des médecins figuraient dans les campagnes publicitaires, apportant ainsi leur crédibilité à la marque. Le tabagisme était présenté comme une activité moderne, glamour, sociale et dynamique. La cigarette elle-même passait presque au second plan par rapport au mode de vie qu’elle promettait.
8. Les femmes
À la fin des années 1920, les publicitaires ont ciblé plus précisément un nouveau public : les femmes. Les campagnes associaient la cigarette à la mode, à l’indépendance, au glamour des célébrités et à la minceur, tout en présentant le fait de fumer en public comme un geste chic plutôt que scandaleux.
9. Articles marquants
En 1950, Richard Doll et Austin Bradford Hill ont publié une étude décisive au Royaume-Uni. La même année, Ernst Wynder et Evarts Graham ont publié un article américain majeur s’appuyant sur 684 cas confirmés de cancer du poumon. Aucune de ces deux équipes n’était la première à soupçonner un lien entre le tabagisme et le cancer du poumon, mais l’ampleur et la rigueur de leurs travaux ont finalement contraint le monde médical à y prêter attention.
10. D'autres éléments de preuve
Quatre ans plus tard, les chercheurs ont adopté une approche différente : au lieu de comparer les personnes uniquement après le diagnostic, ils ont suivi des groupes de personnes au fil du temps. Les résultats étaient frappants. Les fumeurs présentaient un risque de cancer du poumon nettement plus élevé que les non-fumeurs ayant des antécédents similaires.
11. Filtres
La réponse de l’industrie ? Une légère modification de la conception. Avant 1950, moins de 1 % des cigarettes vendues aux États-Unis étaient équipées d’un filtre. En 1960, les marques à filtre représentaient 51 % du marché.
12. Les cigarettes « légères »
La même supercherie s’est répétée dans les années 1960 et 1970 avec les cigarettes « légères » et à faible teneur en goudron. Ces valeurs plus faibles résultaient de tests effectués par des machines dans des conditions artificielles, et non de la manière dont les gens les fumaient réellement. Dans la pratique, les fumeurs compensaient d’une manière qui annulait tout bénéfice supposé.
13. Un rapport sur la santé datant de 1964
Tout a basculé avec la publication, en 1964, d’un rapport fédéral historique sur la santé, qui passait au crible plus de 7 000 articles consacrés au tabagisme et aux maladies. Sa conclusion était sans appel : le tabagisme provoquait des cancers du poumon et du larynx chez les hommes et constituait la principale cause de bronchite chronique.
15. Publicités pour les cigarettes
La portée publicitaire du secteur a encore diminué en 1969, lorsqu’une nouvelle loi a interdit la publicité pour les cigarettes à la radio et à la télévision américaines à compter de 1971. Les entreprises ont ainsi perdu l’accès direct à l’un des canaux publicitaires les plus puissants de l’époque.
16. Fumée passive
En 1986, le débat avait dépassé le cadre du fumeur. Un rapport majeur sur la santé publié cette année-là abordait les effets de l’exposition passive à la fumée de tabac sur les non-fumeurs. Le tabagisme n’était plus considéré uniquement comme un choix personnel ; on comprenait désormais qu’il avait des répercussions bien au-delà de la personne qui tenait la cigarette.
18. L'accord de 1998
La répression juridique s’est véritablement intensifiée en 1998, lorsqu’un accord global a réuni 46 États, plusieurs territoires américains, le District de Columbia et quatre des plus grands fabricants de cigarettes. Cet accord prévoyait des versements annuels aux États et mettait un frein à certains des outils marketing les plus efficaces de l’industrie : les mascottes de dessins animés, les campagnes ciblant les jeunes, les panneaux d’affichage extérieurs et certains parrainages d’événements.
19. Déclarations rectificatives
Les répercussions se sont fait sentir pendant des décennies. Une action en justice fédérale intentée en 1999 a finalement conduit les tribunaux à conclure que les grands fabricants de cigarettes avaient trompé les consommateurs quant aux dangers du tabagisme. En 2022, une décision de justice a contraint les commerces de détail concernés à afficher des mentions rectificatives concernant ces mêmes dangers.
20. Lutte contre le tabagisme
Finalement, la lutte a largement dépassé les frontières américaines. Un traité mondial de lutte contre le tabagisme, adopté en 2003 et entré en vigueur en 2005, a établi des normes internationales concernant les avertissements sanitaires, les restrictions publicitaires et les espaces non-fumeurs. En 2009, la législation américaine a conféré aux autorités fédérales un pouvoir direct sur la fabrication, la distribution et la commercialisation du tabac.